Futura sciences vient d’annoncer, il y a quelques jours, sur son site le décès d’un de leurs piliers : l’astrophysicien Richard Taillet. C’est une tristesse d’apprendre cette nouvelle. Richard Taillet, c’est le prof de physique qu’on aurait tous aimé avoir : un prof passionné et donc, passionnant. Voici alors ce portrait comme un hommage.
De la Sarthe au Rhône

Richard Taillet est né en 1971 dans la Sarthe, département dans lequel il passera toute son enfance. Après son baccalauréat, il prend la route pour rejoindre Lyon et l’école normale sup’ (ENS) où il passe l’agrégation de physique et un DEA (Diplôme d’études approfondies) en physique théorique.
Il a alors 22 ans et se dirige avec enthousiasme vers un domaine de recherche précis : l’astrophysique des particules.
La Savoie
Il intègre alors le LAPTh, le Laboratoire d’Annecy-le-Vieux de physique théorique. C’est là qu’il va présenter en 1995 sa thèse en astrophysique. Il commencera pourtant dès 1994 à enseigner en tant qu’assistant moniteur normalien (AMN) et obtiendra la poste de maître de conférence en 1998 et donnera même dans les années 2000 quelques cours à l’ENS de Lyon, où il fût lui même élève.

Après sa thèse, il aura même la belle occasion de passer 16 mois à l’université de Berkeley, à quelques encablures de San Francisco. Il y exercera au CfPA (Center for Particle Astrophysics) où il ajoutera à son intérêt pour la matière noire, celui pour le rayonnement cosmique. C’est à son retour qu’il devient professeur à l’université de Savoie-Mont Blanc, rattaché au LAPTh.
LE prof
Richard Taillet a une véritable conception de ce que doit être l’enseignement de la physique. Un enseignement idéal pour lui équilibrerait trois volets :
– une partie « introduction à la physique », pour des élèves entrant à l’université (L1) ou n’ayant pas eu l’occasion de faire de la physique depuis longtemps (L3 pro, Licence professorat des écoles) ;
– une partie « révision de la physique » pour des élèves préparant le concours du capes ;
– une partie « physique approfondie », pour des élèves plus mûrs pour s’intéresser à des aspects plus formels et plus complexes de la physique.
Il devrait aussi équilibrer la part respective des cours dits « magistraux », d’encadrement de travaux dirigés et de travaux pratiques. J’essaie de réaliser ces deux équilibres, dans la mesure où les contraintes organisationnelles le permettent.
Tous ses cours donnés à l’université de Savoie-Mont Blanc sont disponibles en ligne. Une mine d’or pour les élèves suivant un cursus de physique, ou simplement des passionnés qui voudraient réviser ou perfectionner leur compréhension de cette discipline. Un soin particulier au montage et à l’illustration est toujours donné dans ses vidéos. C’est un travail colossal qui vient compléter une préparation déjà exemplaire.
Oui, Richard Taillet, c’est ce prof qui vient en cours avec une guitare pour expliquer la physique des ondes. Il faut dire qu’il est musicien à ses heures perdues, ce qui se ressent également dans ses montages.
C’est ce prof qui n’hésite pas à glisser un trait d’humour au milieu d’un cours complexe pour garder l’attention de sa classe.
C’est ce prof qui s’assure avec bienveillance que tout le monde suit ce qu’il dit et qu’il ne laisse pas à la traine quelqu’un qui aurait raté une marche (si celui-ci cherche vraiment à comprendre !) Bref… Richard Taillet, c’était ce prof qu’on aurait tous voulu avoir.
« Là c’est un indice muet, si vous voulez l’appeler Goldorak ou Bart Simpson, ça marche aussi. Bon, mais généralement on met des lettres grecques.
Cours d’introduction à la relativité générale
Un vulgarisateur et médiateur scientifique
De 2011 à 2016, il intervient dans l’émission On est pas que des cobayes sur France 5 pour vulgariser la physique avec des sujets comme « Une plume peut-elle tomber aussi vite qu’un marteau ? » ou encore « Peut-on sauter d’un train comme dans les films ? ».
Il propose aussi un rendez-vous de vulgarisation sur sa chaine youtube : le quart d’heure insolite où il va traiter différents sujets comme « la physique du film Interstellar », « Illusions relativistes » ou encore les « Paradoxes de l’astronautique ».
Il va également collaborer longuement avec le site de culture scientifique Futura Sciences comme modérateur de forum, puis comme rédacteur de deux dossiers, l’un sur la matière noire et l’autre sur l’antimatière.
Il a aussi été invité en 2009 par le Centre de Culture Scientifique, Technique et Industriel La Turbine comme scientifique résidence, à l’occasion de l’année mondiale de l’astronomie. Au cours de l’année ont eu lieu des projections commentées de films de science-fiction, des randonnées astro, des conférences…
Il avait alors consacré beaucoup de son temps pour répondre aux questions des internautes et lutter contre la pseudo-science dans les parties du forum consacrées à la physique et l’astrophysique.
Laurent Sacco, Futura Sciences

Habilitation à Diriger des Recherches
En 2010 et 2011, il présente – sous la direction de Pierre Salati – un mémoire d’habilitation à diriger des recherches (que vous pouvez trouver ici), son titre : Matière noire et rayons cosmiques galactiques. Richard Taillet y présente une synthèse de ses quinze années de recherche au LAPTh sur ces sujets. Dans l’avant-propos de ce mémoire, il n’oublie pas de souligner l’importance qu’a pour lui la médiation scientifique :
Je crois profondément qu’une des missions de la recherche est de faire partager notre travail et de le présenter au grand public, qu’il s’agisse de résultats, de motivations ou de la méthode scientifique elle-même.
Ce mémoire se divise en quatre grands chapitres : La matière noire, les rayons cosmiques, les sources de ces rayons et enfin son métier d’enseignant. Tâchons de comprendre – un peu – ces deux grands sujets que sont la matière noire et les rayons cosmiques.

La matière noire
Quand on veut mesurer la masse d’une galaxie, deux méthodes s’offrent à nous. Soit on mesure la quantité de lumière émise par ladite galaxie : cette quantité de lumière en fonction de la distance de la galaxie nous permet de calculer avec une assez bonne précision la masse de la galaxie.
Deuxième méthode, on observe la rotation de la galaxie. Pour faire simple (et un peu approximatif): le moment cinétique d’un corps est lié à sa masse et de fait, à la gravitation. La façon que va avoir une galaxie de tourner sur elle même va nous donner des informations sur sa masse et sur la façon dont elle interagit avec la force gravitationnelle.
Quand une roue tourne, un point proche du centre (A) de cette roue ne tourne que très peu (d1), alors qu’un point situé sur le pneu (B) va parcourir une distance plus grande (d2). Pourtant les deux points décrivent un arc intercepté par le même angle (θ)

Une galaxie n’étant pas un corps rigide comme une roue, c’est un peu différent, mais le principe est le même : on s’attend à ce que, pour une certaine masse, les étoiles situées en périphérie et celles plus centrales aient certaines vitesses selon leur interaction avec la gravitation. Seulement ce n’est pas ce qu’on observe.
Sur ce graphique qui montre la vitesse des étoiles d’une galaxie en fonction de leur distance au centre, on voit que la courbe A, qui prédit le mouvement à partir de la masse calculée avec la première méthode (quantité de lumière), et totalement décorrélée – dès qu’on s’éloigne du centre – de la courbe réellement observée (courbe B).

Les étoiles situées sur l’extérieur des galaxies tournent « trop vite ». Elle tournent aussi vite que si les galaxies étaient 5 à 6 fois plus massives que ce que la quantité de lumière qu’elles émettent le suggèrent.
Quelle interprétation physique peut on faire de cette observation ? Qu’il existe une forme de matière sensible à la gravitation mais pas à la lumière : La matière noire.
Elle représente plus d’un quart de la masse de l’univers et nous n’en savons presque rien. De quoi est-elle composée ? Aucune idée définitive, juste quelques hypothèses. Parmi ces hypothèses, par exemple les WIMPs : Weakly Interacting Massive Particle (Particule massive interagissant faiblement).
Des particules d’une forme de matière inconnue à ce jour.
Mais d’autre possibilité sont envisagée, comme par exemple, de la matière tout à fait ordinaire mais qui rayonne peu, comme, par exemple, des naines brunes. Comment savoir alors ? En étudiant les rayons cosmiques !
Mon activité se partage donc entre l’enseignement de la physique à l’Université et la recherche en astrophysique des particules au LAPTh. Plus qu’une division dans mon travail, je vis cette ambivalence comme une richesse à laquelle je tiens énormément.

Les rayons cosmiques

Science Photo Library / Fermi LAT Collaboration / DOE / NASA
Dans l’univers, plein de corps émettent en permanence du rayonnement sous forme de particules très rapides. Photons, protons, neutrinos, ions lourds… la liste est longue. A chaque seconde, par exemple, 100 000 000 neutrinos traversent 1cm2 de votre corps à une vitesse proche de celle de la lumière. Mais ceux-ci interagissent très peu avec la matière, alors vous ne vous rendez compte de rien.

D’autres particules plus lourdes, en revanche, feraient de sacrés dégâts si elles nous traversaient à cette vitesse. Anatoli Bougorski en a fait – par accident – l’expérience en 1978. Son crâne a été traversé par un faisceau de protons alors qu’il était dans un accélérateur de particules, il a miraculeusement survécu mais les séquelles de cet évènement se lisent encore sur la partie droite de son visage.
On ignore encore beaucoup de choses sur la plupart de ces rayonnements, notamment l’origine de nombre d’entre eux. Ceux-ci sont souvent très compliqués à détecter et donc à étudier. Mais alors pourquoi vouloir les étudier ?
Car les rayons cosmiques sont des messagers. Tout comme la lumière visible nous renseigne sur l’objet que l’on voit, les rayons invisibles transmettent avec eux tout un tas d’informations sur l’univers. Comprendre ces rayons pourrait nous amener à mieux comprendre l’univers.
C’est là que les deux champs de recherche de Richard Taillet se rejoignent. Si la matière noire émet du rayonnement, des particules donc, et si nous arrivons à les détecter – quelles qu’elles soient – alors nous pourrons mieux comprendre ce qu’est cette matière noire et de quoi elle se compose.
Je suis actuellement en délégation CNRS au LPNHE (Laboratoire de Physique Nucléaire des des Hautes Énergies) à Jussieu […]
Dans ce cadre, je travaille actuellement au sein de la collaboration SNLS qui observe des supernovae lointaines au télescope CFHT (Canada-France Hawaii Telescope) situé à Hawaii, ce qui me permet de connaître davantage les milieux de la physique expérimentale et de l’astronomie observationnelle.
Printemps 2025
Au mois de mai 2025, un cancer du pancréas lui est diagnostiqué. Celui-ci est fulgurant. Richard Taillet meurt le 6 juillet, à seulement 54 ans, laissant une grande tristesse auprès de sa famille, ses amis, ses collaborateurs et ses étudiants.
Je ne l’ai pas connu. Je devais m’inscrire à sa formation en épistémologie pour la rentrée prochaine. Mais j’avais suivi religieusement tous les cours qu’il a mis en ligne, devant mon écran, un bloc-note et un stylo dans les mains, prêt à apprendre de nouvelles choses à chaque « épisode » que je « binge watchais » comme on regarde un série addictive sur une plateforme.
Je n’étais pas son élève à proprement parler, mais d’une certaine façon, c’était mon professeur.
Je me joins à l’émotion suscitée par cette nouvelle et j’ai une pensée pour sa compagne Laurence Perotto et pour tous ses proches.
Merci monsieur le professeur.
